Bienvenue, nous sommes le

 

Document sans titre
L'accueil
Qui sommes nous ?
Nos recueils
Les consulter
Le livre d'or
Les poèmes
Lire les poèmes
Editer un poème
Les nouvelles
Lire les nouvelles
Editer une nouvelle
Les contes
Lire les contes
Editer un conte
Les liens
Les sites amis
Soumettre un site
La revue littéraire
Les avis de l'instant
Nos autres lectures
Mémoire poétique
A paraître
Nous contacter

 
 

     
Les contes
     
 
 
Le Christmas pudding
Mrs Hudson était partie en famille pour huit jours et nous avait très gentiment laissé tout l'appartement : outre Holmes et moi, il y avait aussi ma femme, ainsi que Betty, une petite domestique ; le reste de l'année, elles vivaient toutes les deux à la campagne tandis que, selon les exigences de ma profession de médecin, et le temps que je consacrais aussi à Holmes, je vaquais de l'un à l'autre.

Nous nous étions levés plus tard qu'à l'accoutumée. Il faut dire que c'était Noël et que, sans avoir fait de véritables excès, nous avions prolongé la soirée assez tard, l'arrosant sur la fin de quelques verres d'excellent cognac. Pendant que mon épouse surveillait la préparation du breakfast, je suis allé frapper à la porte de la chambre où devait se trouver Sherlock Holmes. On ne répondit pas, mais cela ne me troubla pas. Sherlock avait bien le droit de continuer de dormir même si sa santé m'inquiétait quelque peu ces derniers temps. En particulier, son appétit était sujet à des variations cycliques surprenantes.

Quelle ne fut donc pas ma surprise en descendant, d'apercevoir Sherlock revenant d'une promenade : ses chaussures et le bas de son pantalon étaient trempés.

- C'est passionnant, la nature ; j'ai eu le temps de faire le tour de Regent's Park qui regorge d'oiseaux d'espèces fort variées...

Il s'apprêtait certainement à me fournir des détails, quand un cri émanant de l'office nous alerta. Nous nous précipitâmes, pour trouver mon épouse et la servante immobiles devant le four vide.

- Docteur, Monsieur Holmes ! Ce n'est pas moi, je vous le jure, s'écria Betty à notre entrée tout en se tordant les mains de désespoir.

- Mais qui donc dans ce cas ? lui lança mon épouse, appuyant sa question d'un regard lourd et accusateur. La petite éclata en larmes.

- Allons, allons... Personne n'est accusé. D'autant plus que nous ne savons pas de quoi il s'agit, le docteur et moi, dit Sherlock d'une voix calme.

- Il s'agit du Christmas pudding que j'avais préparé moi-même comme chaque année ; il a disparu !

Je sentais mon épouse prête à se mettre à pleurer elle aussi, ce qu'elle aurait certes fait si nous avions été tous les deux seuls.

Je me souvenais en effet de l'arôme qui s'était répandu dans toute la maison la veille au soir quand le pudding cuisait doucement dans le four. C'était une tradition chez elle de ne laisser à personne d'autre le soin de préparer le pudding que nous dégusterions pour clôturer un repas de midi particulièrement soigné.

- Je l'avais laissé refroidir lentement après avoir éteint le four. C'est de cette manière qu'il est le meilleur. Ce matin, je venais vérifier s'il était bien réussi, mais le four est vide.

- Et moi, ajouta Betty, j'étais depuis un moment dans la cuisine, mais je n'avais pas ouvert le four. J'ai été aussi surprise que Mistress Watson en découvrant la disparition du pudding.

Tout en écoutant ces explications, Sherlock faisait le tour de la pièce, vérifiant si les deux fenêtres étaient bien fermées. Il ouvrit celle donnant sur l'escalier d'incendie, permettant à un souffle d'air glacé d'entrer dans la pièce. Il la referma bien vite, conscient du désagrément qu'il nous causait, non sans s'être penché vers le sol pour l'examiner de l'un de ces brefs regards incisifs qui m'ont toujours donné l'impression de pouvoir percer les murs les plus épais.

- Regardez, Watson, fit-il en me tendant une petite plume blanche...

Je regardai, mais je ne voyais rien là de bien significatif. C'était une plume assez banale... Cependant, avec Sherlock, il faut toujours s'attendre à des surprises et j'avais appris depuis longtemps que rien de ce qu'il faisait ou disait n'était dépourvu de sens.

- Madame Watson, demanda-t-il, avez-vous repéré un bon pâtissier ?

- Bien sûr, Monsieur Holmes. "The Creamy Pastry" est un établissement renommé dans le quartier !

- Dans ce cas, pourriez-vous y envoyer Betty acheter un Christmas pudding ? Je sais que cela ne remplacera pas le plaisir que nous aurions eu à déguster le vôtre, mais un aspect du problème --- nous voir privés de Christmas pudding --- sera ainsi résolu.

Ce qui fut fait. Puis, comme j'avais compris que Sherlock tenait à ce que nous soyions seuls dans la cuisine, je suggérai à mon épouse d'aller prendre un peu de repos pour se remettre de ses émotions. Elle n'aurait peut-être pas écouté le mari, mais elle suivit le conseil du médecin.

Sherlock jeta un dernier regard autour de lui, ouvrit quelques placards contenant des condiments ou d'autres provisions. Je le vis arrêter son regard un instant sur un flacon de bicarbonate de soude que Madame Hudson, prévoyante, garde toujours à portée de main. Il le prit, eut du mal à en dévisser le bouchon, le renifla un instant et remit la flacon en place.

Il se dirigea vers le fumoir où il s'installa dans un fauteuil. Il était sans doute trop tôt dans la matinée pour qu'il fume sa pipe mais il avait ce regard inspiré que je lui connaissais bien. Je m'assis en face de lui et il s'écoula suffisamment de temps pour que Betty ait le temps de revenir avec le pudding de substitution.

- Mon cher Watson, cette affaire, pour peu importante qu'elle soit --- que Madame Watson me pardonne, mais je n'envisage que l'aspect financier du cas --- m'intrigue profondément. Je n'ai recueilli que peu d'indices. En fait, ils sont tous négatifs, sauf un, la petite plume blanche.

- Négatifs ?

- Oui. Ne vous souvenez-vous pas de cette affaire où je vous demandais si vous n'aviez pas entendu aboyer un chien ?

- Bien sûr. Et le chien n'avait pas aboyé. C'est cela que vous appelez un indice négatif ?

- Oui. Ici aussi, si l'on veut, le chien n'a pas aboyé : la porte n'a pas été franchie. Les gouttelettes de rosée sont intactes. Du moins, elles l'étaient lors de mes constatations, et le vol n'a pu se produire qu'à l'aube. Avant, le four était encore trop chaud, notre voleur n'aurait pas pu y toucher. Quant aux fenêtres, elles sont solides et elles étaient bien fermées. Il reste cette petite Betty...

- C'est une honnête petite, l'interrompis-je, Et point sotte du tout. Si elle voulait nous voler, elle l'aurait fait à un autre moment qui lui aurait rapporté beaucoup plus qu'un Christmas pudding, même proche de la perfection comme sait les faire mon épouse !

- C'est aussi mon opinion. Dans ce cas, il ne nous reste plus que le rasoir d'Occam.

- Le rasoir d'Occam ! De quoi s'agit-il ? ai-je fait en me caressant le menton d'un geste machinal.

- C'est un principe philosophique selon lequel quand toutes les solutions d'un problème sont impossibles, c'est la moins improbable qui est la bonne.

- Je comprends le principe, mais qu'en tirez-vous comme conclusion ?

- Si aucun voleur n'a laissé de trace ou n'a pu entrer dans la maison, et si Betty n'est pas en cause, il faut estimer coupable le seul à avoir laissé un indice, aussi étonnant et improbable que cela puisse paraître !

Il s'interrompit un instant, se tenant l'estomac comme s'il avait le hoquet, ses yeux me fixaient --- que dis-je, me transperçaient --- de leurs lames d'un bleu très pâle.

- La nuit dernière était bien la nuit de Noël, n'est-ce pas ?

Je ne me donnai pas la peine de répondre. Ce n'était d'ailleurs pas une véritable question.

- Et cette plume blanche ? Ne vous fait-elle pas penser aux angelots qui descendent des cieux pour annoncer l'arrivée de l'Enfant Jésus ?

Cette fois, je ne pus m'empêcher de réagir :

- Sherlock ? Vous ne voulez pas dire...

- Eh non ! je ne veux pas le dire. Mais Occam m'y contraint. Moi qui n'apprécie que les faits, j'en suis réduit à celui-là et à une déduction tirée --- je l'avoue --- par les cheveux. Par les plumes, pour être tout à fait précis.

Tout s'agitait autour de moi. Le hoquet de Sherlock reprit. J'ai failli me lever. Pour quoi faire, je ne sais pas. L'idée de Sherlock était folle ! Jamais mon épouse ne l'admettrait...

Et pourtant...

L'idée qu'un angelot gourmand pouvait avoir eu envie de son pudding la flatta. Elle ne croyait peut-être pas plus que moi à l'explication de Sherlock, mais comme elle avait envie d'y croire, elle l'accepta.

La paix revint dans l'office où elle s'affaira avec Betty à nous préparer un lunch magnifique. Si délicieux que je réussis à lui faire honneur. Cependant, malgré sa longue promenade matinale, je remarquais que mon ami n'avait à nouveau pas beaucoup d'appétit, chipotant pour se resservir de chaque plat comme mon épouse l'y invitait.

Une fois le repas terminé --- le pudding du pâtissier était excellent, même s'il avait un goût de moins que celui de mon épouse --- nous nous étions retirés au fumoir. Sherlock se mit à bourrer une pipe de son mélange indien qui contient un peu de chanvre. Après quelques minutes, mon ami dit tout à coup, à voix presque basse :

- Vous voyez que l'histoire de l'angelot et du Christmas pudding est bien passée... Et vous, Watson ? Vous n'avez pas l'air bien... Quelque chose qui ne va pas ?

- J'ai honte de vous soupçonner, Sherlock, mais...

- Eh oui ! le Christmas pudding que j'ai avalé fort tôt ce matin ne passe pas, malgré une ration de bicarbonate de soude. Dans ma hâte, j'ai d'ailleurs refermé le flacon avec une force dont Betty n'aurait pas été capable.

- A vrai dire, c'est plutôt votre hoquet qui m'avait mis la puce à l'oreille. Soyez assuré cependant que je vous demanderai la permission si jamais je publie un jour cette enquête.
 
 
Tous les textes reproduits ici restent la propriété de leurs auteurs
 
 
© 2007-2010 - L'instant poétique